L'esclavage aboli, Angers l'a presque ignoré
En 1906, l'esclavage est aboli, mais les mentalités n'ont pas vraiment changé. À Angers, on a reconstruit un village africain lors d'une foire-exposition, où l'on venait voir les noirs un peu comme une curiosité. : Archives départementales
Il y a 160 ans la France abolissait l'esclavage. Comment cela a-t-il été vécu à Angers ? Un lien existait-il entre la ville et la traite des noirs ? Éléments de réponse.
Aujourd'hui, Angers, comme le reste de la France, commémore l'abolition de l'esclavage. Un collectif ravive cette mémoire dans le quartier des Justices aujourd'hui.
Mais comment les Angevins ont-ils appris la nouvelle, lorsque le 27 avril 1848, Victor Schoelcher, nommé sous-secrétaire d'État aux colonies dans le gouvernement provisoire, fait adopter ce décret ?
Eh bien, à Angers, cet événement historique passe quasiment inaperçu. « Les journaux locaux de l'époque (1) n'en parlent quasiment pas », relève l'historien Geoffrey Ratouis. Étonnant ? Pas tant que ça. Cette absence est aussi révélatrice.
« On raconte surtout les élections à venir. Nous sommes dans un contexte révolutionnaire, où tout se réorganise. Et la seconde République fait peur : on commence à parler d'impôt progressif, il y a aussi les communistes, qu'on appelle les « partageux »... L'esclavage semble loin des préoccupations », poursuit-il.
Deux abolitionnistes angevins
D'autant qu'Angers n'est pas Nantes. La traite négrière, qui s'est terminée en 1815, n'a pas marqué la ville. « L'économie angevine n'a pas eu beaucoup de liens avec ce commerce. Même s'il y avait des familles qui devaient bien posséder des actions dans le commerce triangulaire. »
En revanche, à Cholet où l'industrie de la toile se nourrit du commerce du coton, ce décret fait peur. « Car le coton risque de coûter plus cher. Et l'on craint la concurrence. »
Les premiers entrefilets dans les colonnes des journaux locaux apparaissent après les élections. « Ils se veulent rassurants, en expliquant que les esclaves seront libérés après les récoltes. »
Toutefois, deux Angevins ont été de fervents abolitionnistes : le sculpteur David d'Angers, ami de Victor Hugo ; et le commissaire de la République, Grégoire Bordillon, l'équivalent du préfet. Mais il faudra du temps pour voir évoluer les mentalités, d'autant que la colonisation va battre son plein.
Exemple en 1906. À l'exposition d'Angers (une sorte de foire), un village noir est « reconstitué », un peu comme dans la réalité, un peu comme on les fantasmait. « On y met des Africains en costume. Et les Angevins s'y déplacent pour les regarder. Comme au zoo. »
Marie TOUMIT.
(1) Le Précurseur de l'Ouest (journal républicain), le Journal de Maine-et-Loire (plutôt antirépublicain) et L'Union de l'Ouest (fondé par le comte de Falloux).
Aux archives départementales, certaines pages des journaux concernant l'abolition de l'esclavage ont été déchirées. « Probablement au début des années 1850, lorsque certains, qui s'étaient prononcés en faveur de l'abolition, ont changé de position au gré des changements politiques »,souligne Geoffrey Ratouis.
Ouest-France