Accueil

L'essentiel

Liens utiles

Actualité dossier

Le festival Premiers plans 2008



Édition du vendredi 18 janvier 2008

Jeanne Moreau, la belle insolente

Le festival Premiers Plans d'Angers fête, à partir d'aujourd'hui, les 60 ans de carrière de la comédienne, plus de 130 films et presque autant de pièces de théâtre. Rencontre, chez elle, avec une grande dame, une artiste qui incarne toujours le désir, qui cultive à merveille son mystère.

Le feu crépite dans la cheminée. La tempête fait trembler les vitres de son appartement parisien, abrité dans un square du VIIIe arrondissement. Les livres débordent de sa bibliothèque qui s'étend sur tous les murs de son salon cossu. Jeanne Moreau a « préparé un thé vert aux amandes ». Elle vous débarrasse elle-même de votre manteau. Et s'installe, magistrale, sur son canapé, un pot de cigarettes Fine 120 à portée de la main.

Les cheveux permanentés, tout juste fardée d'un « peu de fond de teint », madame Moreau vous désarçonne en esquivant les questions par des « et vous ? ». Joue sur les mots : elle n'a pas de « carrière » ; ses films, ses pièces de théâtre, ses chansons, c'est sa « vie ». Préfère au verbe « jouer » celui d'« incarner » : « Ce n'est pas jouer, ce n'est pas être non plus. C'est donner la vie à un personnage. » Hors de question de lui demander les rôles qu'elle a préférés : la mutine femme de chambre de Luis Buñuel ne cache pas avoir tourné « des films de série B », comme ceux d'André Berthomieu. « À partir du moment où je m'implique, énonce-t-elle de sa voix rocailleuse, je fais comme si c'était le plus beau film du monde. »

Entre elle et la scène, l'idylle dure depuis soixante ans. Au moins. Enfant, cette Parisienne de naissance se voyait bien faire des ronds de jambe, comme sa mère, danseuse aux Folies Bergères qui a privilégié sa carrière. Son oncle lui paie des cours de théâtre, à l'insu de son père, un restaurateur « élevé à la campagne par des gens du XIXe siècle ». À cette époque, « les acteurs étaient considérés comme des sorciers, des magiciens. Les jeunes filles ne lisaient pas les journaux ». Et avaient encore moins le droit de traîner dans les salles obscures ou les théâtres. Antigone, de Jean Anouilh, vue en douce, est une révélation : « Cette jeune fille qui refuse l'autorité politique, ça m'a bouleversée. Je ne me voyais que dans des héroïnes dramatiques, ce qui me plaisait, c'était la passion. »

Et la passion lui colle à la peau : briseuse de ménage dans son premier long-métrage, en 1948 ; femme fatale dans La reine Margot, de Jean Dréville ; Ascenseur pour l'échafaud, de Louis Malle, ou Eva, de Joseph Losey ; libertine Juliette de Merteuil dans Les liaisons dangereuses, de Roger Vadim... Elle a interprété sans complexe des dames de petite vertu. « J'ai vécu au milieu d'elles à Montmartre. Je n'avais pas beaucoup d'argent quand j'ai débuté, ce sont elles qui me payaient à manger. »

Éphémère épouse de deux réalisateurs, Jean-Louis Richard et William Friedkin, elle ne s'attarde pas sur ses autres relations connues, avec les cinéastes Louis Malle, Peter Handke ou le couturier Pierre Cardin. « J'ai toujours aimé les hommes qui m'ont beaucoup donné et ont beaucoup reçu de ma part. » Jeanne Moreau a également côtoyé les écrivains, Henry Miller, Paul Léautaud, les sulfureuses Marguerite Duras et Anaïs Nin. Mais elle récuse cette étiquette pour elle-même. Quand bien même certains de ses rôles, notamment sous la direction de Louis Malle, ont choqué. « Mais Picasso a choqué, Courbet a choqué ! Un artiste n'a pas à se limiter. Il est au service du réalisateur qui le choisit pour incarner ses fantasmes. Il ne faut pas chercher à juger le Bien et le Mal. »

Provoquer ne semble pourtant pas lui déplaire, quand elle avoue le plaisir de « communiquer la beauté, l'insolence et l'humour d'Heiner Müller », le dramaturge anarchiste est-allemand, en lisant Quartett, au Festival d'Avignon, l'été dernier. Elle doit reprendre la pièce, inspirée des Liaisons dangereuses, avec Sami Frey, au Théâtre de la Madeleine, à Paris. S'intéresse de près à la jeune génération d'acteurs comme Nicolas Cazalé, dans Le fils de l'épicier.

Au printemps, elle aidera sept jeunes réalisateurs à se lancer dans l'aventure du long-métrage, dans le cadre des Ateliers d'Angers, qu'elle a créés en 2003. En artiste maternelle. Alors, elle vous raccompagne, sous le regard troublant de l'artiste contemporaine Sophie Calle, en photo dans sa bibliothèque, et s'inquiète de la légèreté de votre manteau.

Florence LE MÉHAUTÉ.
Ouest-France

Les autres titres

maville.com Tous les flux RSS d'actualités