« J'aidais les étudiants à garder des repères »
Ordonné prêtre en 1955, Joseph Traineau, aujourd'hui âgé de 78 ans, marche rue Kellermann, à deux pas de l'ancienne aumônerie étudiante, qu'il coordonnait de 1962 à 1969.
De 1962 à 1969, le père Joseph Traineau coordonnait les aumôneries étudiantes d'Angers. Il a vu venir et vécu Mai 68, au plus près des étudiants.
« Mai 68 n'est pas une génération spontanée. La fin de la guerre d'Algérie a constitué un idéal mobilisateur pour les étudiants. Un univers culturel se défaisait, quelque chose surgissait.
L'influence du marxisme et des sciences humaines était très importante, comme dans des livres, publiés en 1967 et 1968 : La foule solitaire (1), La cité séculière (2), Dieu est mort en Jésus-Christ (3).
Les étudiants, que je côtoyais chaque jour, estimaient qu'il fallait rapatrier Dieu en l'homme, qui devenait responsable de tout, maître de son destin.
J'essayais de les accompagner, avec des bémols et en relisant la Bible. Ma position n'était pas très confortable, entre la hiérarchie universitaire et les étudiants.
La manif du 9 mai, un tournant
Pour la venue du ministre Edmond Michelet, lors de l'inauguration de la faculté de lettres à la Catho, il y a eu beaucoup de débats pour savoir s'il fallait faire une manifestation à l'intérieur ou non. Finalement, il n'y en a pas eu ; mais une panne d'ascenseur a semé la panique...
La manif étudiante du 9 mai a marqué un tournant à Angers. À l'aumônerie, il n'y avait plus de réunions, mais des rencontres informelles.
Les étudiants écoutaient souvent la radio pour se tenir informés des événements à Paris. « On ne va pas rester là à rien faire ! », proclamaient-ils parfois. Et ils partaient tous ! Je les retrouvais le lendemain...
Il n'était plus question des examens. Il y avait un tel désir de se retrouver, de se rencontrer, de discuter et de refaire le monde... Cela occupait tout le champ de la conscience. Il fallait « libérer la parole », mais dans les amphis, certains leaders la monopolisaient !
Certains vivaient des moments de crise douloureux, des étudiantes pleuraient, car tous leurs points de repères se disloquaient. Mon rôle était de les aider à ne pas perdre tous leurs repères, et à retrouver un équilibre humain et religieux.
Chaque année, je préparais des fiancés au mariage et là, les discussions portaient sur le sens de l'existence.
Je n'ai pas remis en question ma foi, qui était bien chevillée. Mais j'ai changé ma façon d'en témoigner, pour que la Parole ait un impact sur ceux qui basculaient vers un autre univers. Je n'ai jamais été pris à partie, mais j'avais avec les étudiants des discussions sérieuses, contradictoires.
Après, l'euphorie est retombée, des gens avaient perdu les raisons de vivre et d'étudier, d'autres se remettaient au travail. On ressentait toutes les séquelles de ce remue-ménage, avec la volonté de retrouver la fraternité de ce moment-là.
De mon côté, j'ai quitté l'aumônerie étudiante en 1969, pour m'occuper de la formation des prêtres. J'ai alors fait appel à d'anciens étudiants pour intervenir dans mes formations. D'autres ont fait de belles carrières politiques... »
Recueilli par
Laurent BEAUVALLET.
(1) David Riesman ; (2) Harvey Cox ; (3) Jean Cardonnel.
Ouest-France